Les entreprises peu concernées par le VIH/SIDA

SÉNÉGAL: Les entreprises peu concernées par le VIH/SIDA

DAKAR, 17 mars 2005 (PLUSNEWS) - Arguant du faible taux d’infection au VIH/SIDA au Sénégal, autour de 1,5 pour cent de la population, peu d’entreprises se disent concernées par les programmes de sensibilisation lancés depuis juin par le patronat, malgré une charte contre la pandémie ciblant 250 000 travailleurs du secteur formel.

«La quasi-totalité des entreprises sénégalaises n’a pas de programme de sensibilisation sur le VIH/SIDA", a dit à PlusNews Baidy Agne, le président du Conseil national du patronat (CNP).

Le CNP représente 700 entreprises du secteur formel. Selon la Direction de la prévision et des statistiques (DPS), moins de sept pour cent de la population active sénégalaise travaille dans le secteur formel.

«Les chefs d’entreprise croient qu’avec le bas taux de prévalence que le Sénégal affiche, il n’est pas nécessaire de prévenir l’infection au VIH dans l’entreprise», a renchérit Mor Talla Kane, le secrétaire exécutif de la Confédération nationale des entreprises du Sénégal (CNES), qui regroupe 1 800 entreprises du secteur formel.

En décembre 2003, le CNP, en collaboration avec le Bureau international du travail (BIT), a adopté une charte des entreprises pour la lutte contre le VIH/SIDA. Celle-ci impose à l’entreprise signataire le respect des principes de non discrimination et de non stigmatisation, de la confidentialité et des droits fondamentaux du travailleur.

Mais seules 55 entreprises ont adhéré à cette charte, selon le CNP qui vise un objectif de 320 entreprises en 2009, au terme du programme, soit 80 entreprises par an.

Outre cette initiative du CNP et du BIT, aucun programme élargi n’existe à destination de tous les travailleurs du Sénégal, que ce soit du secteur formel via le CNES ou du secteur informel, qui représente 90 pour cent des entreprises du pays.

Selon Aissatou Conté, responsable de la lutte contre le VIH/SIDA au Conseil national du patronat (CNP), «tant que le dirigeant n’a pas d’employés vivant avec le VIH déclarés dans son entreprise, il n’a pas conscience de la réalité du problème. Il ne fait pas de la prévention au VIH/SIDA une priorité".

Les entrepreneurs se désintéressent du VIH

Comme le président Agne, le docteur Ibra Ndoye, le secrétaire exécutif du Conseil national de lutte contre le sida (CNLS), a déploré ce manque d’intêrêt des entrepreneurs pour les programmes de sensibilisation proposés aux entreprises depuis juin 2004.

Le CNLS s’est engagé à accompagner le CNP en formant les médecins d’entreprise et en leur donnant des tests de dépistage et des préservatifs, a dit Ndoye.

«Si les entreprises ne s’engagent pas davantage, leur productivité pourrait être menacée», a-t-il dit à PlusNews. Malheureusement, a-t-il poursuivi, «nous ne pouvons pas les obliger à sensibiliser leurs employés : nous ne pouvons que continuer notre plaidoyer et travailler avec ceux qui veulent".

Selon Georges Diouf, médecin auprès de l’organisation non-gouvernementale sénégalaise Sida Service, nombreux sont les travailleurs qui ne sont pas informés des modes de transmission du VIH.

"Avant de démarrer la sensibilisation, je demande aux travailleurs de remplir un questionnaire sur la manière dont se propage et se prévient le VIH", a dit Diouf. "Il en ressort que beaucoup ne connaissent pas les modes de transmission du virus".

Or, a-t-il poursuivi, «l’entreprise doit investir sur le premier facteur de production qu’est le travailleur. Il est beaucoup plus difficile de prendre en charge des travailleurs infectés que de faire de la prévention".

C’est également la conclusion à laquelle est parvenue la filiale sénégalaise du groupe pétrolier anglo-néerlandais Shell. Au sein de l’entreprise, signataire de la charte, tous les agents ont reçu et continuent de recevoir une sensibilisation au VIH, les contractuels comme les salariés, les routiers comme les pompistes.

"On ne peut pas faire des affaires dans un environnement où l’avenir est hypothéqué", a expliqué Ismaela Mbaye, médecin de la compagnie Shell au Sénégal. "Il ne faut pas reléguer le VIH/SIDA en seconde zone mais le gérer comme une priorité".

Selon Mbaye, "ceux qui voyagent ont tous des trousses de voyage avec des préservatifs et des seringues à jeter» et l’entreprise utilise son système d’information interne pour donner à ses employés les clés pour se prémunir contre l’infection au VIH.

Outre la prévention, Shell offre la possibilité à ses employés de se faire dépister dans l’entreprise, de manière anonyme. Aucune discrimination n’est tolérée dans le groupe et la prise en charge des personnes infectées se fait en toute confidentialité, une condition indispensable selon Mbaye.

Aujourd’hui, a-t-il précisé, «80 pour cent du personnel du groupe Shell Sénégal accepte le dépistage volontaire. Mais aucun cas de séropositivité n’a été décelé pour le moment".

Aucune donnée n’est disponible sur le VIH dans l’entreprise

En règle générale, aucune statistique sur le taux d’infection dans l’entreprise n’est disponible au Sénégal, ce qui laisse toute latitude aux sociétés pour apprécier le risque que courent leurs employés.

«Nous ne disposons pas de statistiques sur le VIH en milieu du travail», a déploré Conté, du CNP. "Nous travaillons sans trop savoir d’où nous partons, ce qui nous empêche de bien voir où nous allons."

Selon Ndoye, le CNLS a demandé au bureau régional du programme conjoint des Nations Unies contre le sida (Onusida), basé à Dakar, d’élaborer une base de données sur le VIH/SIDA dans le milieu du travail afin de mieux circonscrire la propagation de la pandémie.

«Nous sommes en consultation avec l’Onusida pour la réalisation d’une étude de la situation afin de disposer de chiffres et de statistiques fiables", a dit Ndoye.

Le CNP souhaite en outre se doter d’un cadre juridique qui clarifie les droits et les devoirs du travailleur et de l’entreprise.

"Il existe un vide juridique par rapport aux droits et aux devoirs des travailleurs vivant avec le VIH", a dit Aissatou Conté . "L’assemblée nationale travaille sur un projet de loi qui, nous l’espérons, verra le jour avant la fin de l’année".

En attendant, rares sont les travailleurs qui acceptent de témoigner à visage découvert de leur séropositivité, craignant le courroux de leur employeurs et la vindicte de leurs camarades.

Limamou a quitté le monde de l’entreprise le jour où il a appris sa séropositivité, préférant se mettre au service des personnes qui vivent avec le VIH/SIDA. Sous un nom d’emprunt, il a raconté à PlusNews comment un employé d’une firme multinationale installée au Sénégal a été licencié après un contrôle médical.

«Après un contrôle médical, on a découvert qu’il était séropositif. Le chef de l’entreprise l’a licencié sans lui payer ses droits», a-t-il raconté. «Comme il ne lui restait rien, il a fini par perdre la tête et il agressait les gens qu’il rencontrait. Avec notre appui, une autre entreprise l’a embauché et il a recommencé à travailler".

Pour le docteur Akakpo Victoire Akoivi, médecin à la Manufacture des tabacs d’Afrique de l’Ouest (MTOA) qui développe des programmes de sensibilisation et de prévention à destination de ses employés, la confidentialité est essentielle dans le milieu de l’entreprise au Sénégal, un pays où les tabous qui entourent la pandémie sont puissants.

«Toutes les personnes infectées par le virus ne souhaitent pas être traitées au sein de l’entreprise», a expliqué Limamou. "Plusieurs personnes viennent de leur lieu de travail pour se mettre sous antirétroviraux au centre de traitement ambulatoire (le centre de santé géré par la Croix Rouge à Dakar)", a t-il dit.

«Il y a des journaliers qui, parce qu’ils sont venus au centre de santé prendre des médicaments, sont renvoyés par leur patron», a raconté Limamou. «Ils ne peuvent dire la vérité sur les antirétroviraux (ces médicaments qui prolongent leur vie), et ils sont remerciés pour absentéisme.»

Car, s’est-il interrogé, «comment peuvent-ils justifier le fait de venir tous les jours à l’hôpital sans montrer les papiers où sont mentionnés des mots tels que ARV ?".

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