La communauté gay avance pas à pas face aux préjugés sociaux

SÉNÉGAL: La communauté gay avance pas à pas face aux préjugés sociaux


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Au Sénégal, le mouvement gay commence à s’organiser mais il doit faire face à la pression sociale et aux tabous imposés par la religion dans un pays à forte majorité musulmane.

DAKAR, 19 janvier 2005 (PLUSNEWS) - Le point de rencontre était un petit café anonyme dans une rue bruyante d’un quartier de Dakar. Le serveur et la plupart des clients sont gay, mais tous soutiennent le contraire. Au Sénégal, les homosexuels cherchent à lever le voile mais les préjugés sociaux et religieux les écrasent.

"Nous devons toujours faire semblant", affirme l’un des deux responsables du mouvement homosexuel qui a accepté de parler à PlusNews sous couvert d’anonymat. «Des fois, on n’en peut plus de mentir».

Frappé par les nombreux décès et les maladies qui touchent leur communauté, un groupe d’homosexuels s’est réuni il y a cinq ans "pour savoir si le VIH/SIDA en était la cause, pour trouver une solution à ce problème", explique Mamadou, 27 ans. «Il n’y avait pas de tests gratuits à l’époque et on se demandait s’il ne s’agissait pas de paludisme chronique».

«Il y avait les actifs, les passifs, les travestis, les folles et toute cette masse de gens qui n’osent pas aller à l’hôpital de peur d’être montrés du doigt et marginalisés. Et puis de nombreux homosexuels étaient analphabètes», ajoute t-il. «Etre gay, c’est être indexé. Nous devions alors nous organiser».

De 56 adhérents en 2000, la plupart résidant à Dakar, l’association est passée aujourd’hui à plus de 400 membres. Ils ont entre 18 et 40 ans et vivent dans les différentes régions du Sénégal.

Un deuxième groupe de MSM – acronyme de Men who have Sex with Men, des hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes -revendique le même nombre d’adhérents.

«Le travail avec la communauté gay commence à porter ses fruits», indique Alioune Badara Sow, chef de projet à l’Alliance nationale contre le sida (ANCS), une organisation internationale basée au Royaume Uni qui a pignon sur rue au Sénégal.

«Le nombre d’activistes homosexuels grossit de jour en jour, attirant des hommes issus de toutes les couches sociales, des tailleurs, des politiciens et même des fils de marabouts».

De plus en plus d’homosexuels rejoignent le mouvement gay au Sénégal.


Mais le dilemme des gays du Sénégal reste le même qu’il y a cinq ans : travailler de manière efficace dans la sérénité qu’offre l’anonymat ou prendre le risque d’agir à visage découvert.

«Ici, tout ce qui concerne le sexe est tabou», confie Alioune Badara Sow à PlusNews. «L'opinion publique ne comprendrait pas qu'on puisse en parler ouvertement».

«Mais nous devons soutenir les MSM et mettre l’accent sur la lutte contre le sida pour le bien-être de tous», ajoute t-il.

A la polyclinique de la Médina, l’un des quartiers pauvres de la capitale, des patients abattus attendent dans des couloirs lugubres. Abdoulaye Sidibé Wade, le chef du service des infections sexuellement transmissibles (IST) et du VIH/SIDA parle librement de la discrimination dont sont victimes les homosexuels dans les hôpitaux publics.

«Les MSM sont membres de notre société, ils font partie de la population et à ce titre nous les considérons comme tout être humain, avec des droits et des devoirs», dit-il.

Les sociologues disent que le «gor jigeen" («l’homme-femme» en Wolof, la langue nationale) est depuis longtemps considéré comme membre à part entière de la société, et ce tant que les relations sexuelles qu’il peut avoir avec d’autres hommes restent cachées.

L'homosexualité, une pratique délictueuse

Pourtant, les homosexuels semblent avoir encore un long chemin à parcourir pour rejoindre la race des humains au Sénégal.

Comme dans la plupart des pays d’Afrique, l’homosexualité est illégale en vertu de l’article 319 du code pénal qui considère les relations sexuelles entre personnes de même sexe comme "contre nature". Par ailleurs, le conservatisme et le strict respect du Coran dans ce pays musulman à 95 pour cent expose toute personne qui s’adonnerait à des pratiques sexuelles non acceptées à de sérieux problèmes.

Mamadou, un coiffeur dont les longues tresses sont les seuls signes d’anti-conformisme, est resté couché trois semaines après l’agression dont il a été victime après que la presse à scandale ait publié son nom et sa photo. Cette expérience a terrorisé sa mère qui accepte avec une rare tolérance l’orientation sexuelle de son fils.

En revanche, son ami Paul (les prénoms ont été changés), un talentueux jeune homme de 30 ans, le crâne rasé et la bague au doigt, ne peut imaginer que sa famille puisse un jour être au courant de ses choix. Comme de nombreux MSM qui, en raison de la pression sociale, mènent une vie d’homme marié, Paul est aussi père.

«Les gay prennent un homme comme deuxième femme", lance t-il en plaisantant, en référence à la polygamie, une pratique courante au Sénégal.

"On voit de plus en plus de folles qui mettent enceinte des filles. C’est une couverture, mais cela signifie surtout qu’il y a un problème de transmission du VIH/SIDA qui dépasse le cadre de la communauté homosexuelle", dit-il.

Etant donné l’interdiction qui frappe la pratique de l’homosexualité, deux années ont été nécessaires au mouvement clandestin pour exister en tant qu’association. Son nom est resté volontairement vague pour éviter les problèmes avec les autorités et la police : And Ligeey, ‘travaillons ensemble’ en wolof.

Comment obtenir des soins?

La première étape a consisté à trouver un soutien médical, un médecin sénégalais qui accepterait de soigner ces exclus de la société.

«Ils ne voulaient pas consulter de médecins de peur qu’on les juge», dit un des praticiens qui, depuis, soignent gratuitement les MSM. «Mais nous les avons traité comme des êtres humains. Ils avaient besoin de soins, nous avons osé nous en occuper et, pour cela, on nous a considéré nous-mêmes comme des homosexuels et on s’est fait insultés.»

Les couples homosexuels sont mis à l’index et stigmatisés. Ils sont parfois brutalisés et insultés par leurs compatriotes.


Depuis, trois médecins dakarois et deux autres dans chacune des onze régions du Sénégal reçoivent bénévolement les MSM qui viennent se faire soigner pour des IST et des maladies opportunistes liées au VIH/SIDA.

Les médecins, qui administrent les médicaments, les traitements et assurent même le transport gratuit des patients, organisent aussi des ateliers pour que les MSM puissent, à leur tour, sensibiliser les membres de la communauté et partager les informations qu’ils reçoivent.

"Il est difficile de trouver des médecins qui acceptent de travailler avec la communauté homosexuelle", indique une source médicale. "Mais je pense que les Sénégalais sont suffisamment tolérants. Les MSM feraient mieux de rester dans la clandestinité et gérer leurs problèmes de santé petit à petit. Il ne sert à rien de se dévoiler et de heurter les sensibilités communautaires."

Mais Sow ne partage pas cet avis. "Un jour la communauté sera suffisamment forte pour sortir de la clandestinité. En attendant, nous devons l’aider. Certaines personnes craignent, en se montrant en public avec eux, d’être associées aux homosexuels et d’en subir ainsi les conséquences."

Selon Sow, bien que le Sénégal se targue, avec ses 1,5 pour cent, d’avoir le taux de prévalence au VIH le plus bas d’Afrique de l’ouest, la situation est loin d’être stabilisée en ce qui concerne les groupes vulnérables et les régions éloignées. En Casamance par exemple, dans le sud du pays, le taux de prévalence chez les prostituées dépasse les 30 pour cent.

"Nous n’avons pas encore de statistiques précises sur les MSM et le VIH/SIDA", a dit Sow à PlusNews. "Mais c’est un des groupes porteurs que nous devons cibler pour contenir la pandémie. Nous devons nous concentrer sur les MSM."

«Il y a de plus en plus de jeunes de 15 et 16 ans au sein de la communauté», fait-il remarquer.

L’ANCS a mis en place un programme de sensibilisation pour aider les MSM à s'accepter et a organisé des ateliers sur les rapports sexuels protégés, l’utilisation du préservatif, les IST ou les blessures anales.

Mais, pour Sow, il reste encore beaucoup à faire, et notamment convaincre et former spécialement le personnel médical aux soins et au soutien à apporter aux MSM.

«Au niveau national, il n'y a toujours pas de programme destiné aux MSM», précise Sow, en référence au plan stratégique de quatre ans mis en place par le Comité national de lutte contre le sida (CNLS) sur la base de financements internationaux.

Katy Cissé Wone, du CNLS, a confié à PlusNews qu’il existait des milliers de MSM dans le pays. «Cela pose un problème de santé publique», reconnaît-elle.

Mamadou, Paul et leurs amis ont demandé il y a plus d’un an au CNLS l’octroi d’une subvention de 36 millions de francs CFA (73 000 de dollars) pour financer un projet de lutte contre le sida au sein de la communauté gay, mais ils craignent qu’elle ne soit bloquée pour des raisons discriminatoires. Le CNLS a indiqué à PlusNews que cette demande sera étudiée au mois de mars.

Tandis que le milieu médical continue de s’interroger sur la nécessité pour le mouvement homosexuel de sortir de la clandestinité, Mamadou et Paul ressassent l’épineuse question de la religion.

Pour Mamadou, "ce n’est que Dieu qui peut vous juger. Il juge le cœur».


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