Le retour des migrants de Côte d’Ivoire pourrait aggraver l’épidémie de sida

MALI: Le retour des migrants de Côte d’Ivoire pourrait aggraver l’épidémie de sida


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Une fois enregistrés à leur arrivée au Mali, les migrants se fondent dans la nature

BAMAKO, 23 décembre 2004 (PLUSNEWS) - Des dizaines de milliers de migrants Maliens sont rentrés chez eux après le déclenchement de la guerre civile en Côte d’Ivoire, le pays le plus touché par le VIH/SIDA en Afrique de l’Ouest, et les Nations Unies craignent désormais une recrudescence de l’épidémie.

Selon l’Office de coordination des Affaires humanitaires (OCHA), entre 110 000 et 200 000 Maliens sont retournés dans leur pays entre septembre 2002, date du déclenchement du conflit en Côte d’Ivoire, et fin 2003. Ne bénéficiant d’aucune prise en charge locale, ces migrants sont retournés dans leur région d’origine où ils ont été accueillis par des familles.

Le ministère de la Santé évalue le taux de prévalence à 9,5 pour cent, mais les agences humanitaires estiment qu’il dépasse 11 pour cent dans certaines régions, notamment celles tenues par la rébellion armée.

«Compte tenu du taux de prévalence en Côte d’Ivoire, on peut craindre qu’un pourcentage équivalent de ces migrants sont rentrés au Mali avec le virus», a dit à PlusNews le docteur Jean-Louis Ledecq, coordonnateur du programme des Nations Unies sur le VIH/SIDA, Onusida, à Bamako.

Les migrants sont considérés comme un groupe particulièrement exposé au VIH/SIDA. Ils vivent loin de leurs familles et ont souvent des relations sexuelles non protégées dans leur pays d’accueil.

Il est pourtant difficile d’évaluer l’impact de ces retournés sur le niveau global de l’infection au VIH dans le pays, la dernière étude sentinelle, réalisée en 2003 auprès de femmes enceintes âgées de 15 à 49 ans, n’ayant pas montré de recrudescence significative de l’épidémie.

L’étude révèle un taux de prévalence de l’ordre de 3,5 pour cent de la population testée, contre 1,7 pour cent selon l’étude nationale réalisée en 2001 à partir d’un échantillon plus large. Ces chiffres restent en-deçà de la moyenne des pays ouest-africains, estimée à cinq pour cent.

Pour Ledecq, il faudra plus de temps pour établir un lien entre ces populations à risque et le niveau d’infection dans le pays. Mais cette situation préoccupe l’Onusida.

«Nous ignorons où ils sont allés et quel est leur profil. C’est une source d’inquiétude pour nous car ce sont des personnes très vulnérables: ils sont un poids pour les familles d’accueil, ils sont désoeuvrés, souvent mobiles et sont susceptibles d’avoir des comportements à risque», a t-il expliqué.

Le Mali, considéré comme l’un des plus pauvres pays au monde, est un réservoir de main d’œuvre pour l’Afrique de l’Ouest, notamment pour la Côte d’Ivoire, longtemps considérée comme le moteur du développement économique de la région. Mais la tentative de coup d’Etat de septembre 2002 a forcé des milliers de Maliens à abandonner leurs commerces et à quitter les plantations de café et de cacao grâce auxquelles ils faisaient vivre leurs familles restées au pays.

Les migrants, une population à haut risque

Pour les autorités maliennes en charge de la lutte contre le VIH/SIDA, la grande mobilité de la population est perçue comme un des facteurs essentiels de propagation de l’épidémie.

Selon le Haut conseil national de lutte contre le sida (HCNLS), les flux de population entre la Côte d’Ivoire, le Mali et le Burkina Faso, deux pays voisins où la prévalence évolue entre cinq et 10 pour cent, expliquent en partie la flambée de l’épidémie dans les régions frontalières.

L'enquête nationale effectuée en 1992-93 indiquait déjà une séroprévalence d'environ deux pour cent dans la région nord-est (Gao et Tombouctou) et de 5,2 pour cent dans la région de Sikasso, ville carrefour située sur la route menant en Côte d'Ivoire.

«Les migrations internes et internationales, comme la prostitution qu'elles engendrent, sont les effets de la dégradation des conditions d'existence d’une population en situation de précarité économique sinon de pauvreté totale, le plus souvent sans qualification professionnelle ou au chômage», lit-on dans le rapport national stratégique de lutte contre le sida, établi pour la période 2001-2005.

Malgré l’engagement des autorités maliennes à lutter contre les comportements à risque de ces populations et de leur entourage, particulièrement exposé au virus, rien n’a été entrepris pour tenter de localiser les migrants et les prendre en charge si cela s’avérait nécessaire.

«Les associations locales continuent leur travail de proximité, mais sans cibler particulièrement les retournés», a dit Ledecq, ajoutant que les efforts des autorités pour lutter contre la stigmatisation des personnes qui vivent avec le VIH était un obstacle à la mise en place de programmes spécifiques qui cibleraient les migrants et leurs comportements sexuels.

Le Mali s’est engagé dès 1987 dans la lutte contre le VIH/SIDA, deux ans après l’apparition du premier cas à Bamako, la capitale. Depuis, bien que d’importants progrès ont été réalisés, seulement 10 pour cent des personnes infectées par le virus ont pu être identifiés, selon les estimations de l’Onusida.

En trois ans, le Mali s’est doté de 15 centres de conseil et de dépistage du VIH et devrait parvenir rapidement à 20 centres à travers tout le pays. La possibilité d’accéder gratuitement aux médicaments antirétroviraux (ARV), qui améliorent les conditions de vie des personnes vivant avec le sida, a accru de manière significative le nombre de dépistages.

Environ 2 600 malades bénéficient actuellement des traitements ARV, sur les 10 000 à 13 000 qui en auraient besoin. Le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et la malaria, la Banque mondiale et le Fonds africain de développement se sont engagés à mettre 145,5 millions de dollars à la disposition du gouvernement sur les cinq prochaines années pour soutenir la gratuité des soins.

En février dernier, le président Amadou Toumani Touré s’est engagé à y parvenir pour toutes les personnes vivant avec le VIH et qui ne peuvent accéder au traitement faute d’argent pour payer les incontournables tests de laboratoire.

En attendant l’application de cette décision, chaque patient doit payer jusqu’à 30 dollars par an, alors que le revenu moyen annuel par habitant au Mali n’est que de 296 dollars.

Mais pour le docteur Ledecq, la situation est loin d’être stabilisée.

«Le Mali a fait d’énormes progrès et les autorités sont conscientes de ce qui peut arriver», a t-il dit.

Pourtant, a t-il souligné, la dimension régionale de l’épidémie est essentielle. « Il nous faut prendre en compte les flux de population et évaluer l’épidémie à un niveau global : si ce n’est pas fait, on peut considérer que l’épidémie se stabilise puisque le nombre de nouveaux cas est égal au nombre de décès. Ce serait une erreur.»

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