Le sida gagne du terrain dans la ville sainte de Touba

SÉNÉGAL: Le sida gagne du terrain dans la ville sainte de Touba


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Entre un et 1,5 millions de pélerins ont convergé vers Touba, une ville sainte à haut risque

TOUBA, 1 avril 2005 (PLUSNEWS) - La ville sainte de Touba pourrait être beaucoup plus affectée par l'épidémie de VIH que le reste du Sénégal en raison d'importants mouvements de population et d'une forte stigmatisation des personnes vivant avec le virus, s’est inquiété l'un des médecins de la capitale mouride.

«Nous ne connaissons pas le taux de prévalence au VIH à Touba mais il dépasse de loin le taux national de 1,5 pour cent», a dit le docteur Mamadou Dieng, l’un des responsables du district sanitaire de Touba, à 180 kilomètres au nord-est de Dakar.

Selon Dieng, au moins 20 pour cent des personnes dépistées au VIH chaque mois dans les centres de santé de Touba sont séropositives. Pourtant, le taux de prévalence chez les femmes enceintes dans la région est estimé à un pour cent, selon la dernière étude sentinelle menée en 2003.

«Aujourd’hui, nous dépistons quelque 50 personnes par mois et au moins 10 sont séropositives», a dit Dieng, qui a précisé que les dépistages s’effectuent sur des personnes qui présentent des signes d’infection ou lors de dons de sang. «Nous leur demandons alors de faire le test du VIH pour pouvoir lui annoncer son statut.»

Touba ne possède pas de centre de dépistage volontaire et anonyme et le premier hôpital de référence est à Diourbel, à 55 kilomètres de Touba. Les traitements antirétroviraux (ARV) y ont été introduits pour la première fois en mars, bien qu’ils soient gratuits au Sénégal depuis 1998.

En un mois, le docteur Dieng a mis 60 personnes, des femmes pour la plupart, sous traitement ARV.

Selon le docteur Dieng, tous les facteurs sont réunis pour alimenter l’épidémie de VIH/SIDA : une société patriarcale où les femmes sont dominées et analphabètes, une population masculine extrêmement mobile, une pression religieuse forte et une stigmatisation systématique des personnes qui vivent avec le VIH.

«La plupart des habitants de Touba sont des commerçants et ils restent longtemps à l'étranger laissant derrière eux femmes et enfants», a dit le docteur Dieng qui dit craindre de «devoir multiplier par trois le nombre de séropositifs de la ville».

La ville de Touba est un lieu saint du mouridisme, la plus influente des quatre grandes confréries musulmanes du Sénégal fondée par Cheikh Ahmadou Bamba au 19e siècle. Le travail est valorisé par la confrérie, ce qui a permis aux talibés, les disciples, de bâtir un patrimoine économique inégalé fondé sur le commerce et l'agriculture.

Le Grand Magal, un moment à haut risque

Le représentant actuel des mourides, Cheikh Salihou Mbacke qui veille sur les 600 000 habitants de la ville, a accueilli mardi entre un et 1,5 millions de pélerins venus des pays voisins, d’Afrique centrale, d’Europe et des Etats-Unis lors du ‘Grand Magal’, la rencontre annuelle des talibés avec leur guide et leurs marabouts, les représentants de la confrérie.

Les talibés sont venus par milliers rencontrer le khalife général des mourides, un homme de pouvoir au Sénégal
Pour fuir les interdits de Touba, notablement renforcés lors du Grand Magal, les centaines de milliers de jeunes garçons et filles qui convergent dans la région pour l’occasion se retrouvent le soir à Mbacke, à une quinzaine de kilomètres de là, où des soirées dansantes et des concerts sont organisés. Là, il est possible de fumer, de boire de l’alcool et d’avoir des rapports sexuels.

Le pèlerinage est aussi l’occasion pour les milliers de Sénégalais établis hors de leur pays de revenir à Touba, de développer leurs affaires et de retrouver leurs familles. La plupart des ‘Baol-Baol’, le nom commun des ressortissants de cette région, installent leur femme et leurs enfants à Touba tandis qu’ils voyagent pour leurs affaires, quelquefois pendant une année entière.

Selon le docteur Dieng, des centaines de femmes vivent ainsi seules à Touba après le départ de leur mari à l’étranger. «Elles s’infectent quand leur époux rentre de voyage et, comme elles sont pour la plupart analphabètes, elles ne protestent jamais et ne prennent aucune initiative dans leur couple».

Le docteur Dieng a précisé que lorsqu’un polygame est dépisté positif, aucune des femmes du foyer ne vient à son tour se faire dépister ou bénéficier du programme de prise en charge.

«Ici, les femmes se cachent dans la cuisine, les toilettes ou leur chambre pour prendre les ARV», a-t-il dit. «La stigmatisation est très forte : avoir le sida est considéré comme une malédiction».

De toute façon, a précisé le docteur Dieng, les femmes de cette ville ne laisseront personne deviner leur séropositivité ou elles seront toujours stigmatisées par leur belle-famille. Et le docteur de raconter, ému, l’anecdote de cette femme séropositive ayant interdit à sa belle-sœur, elle aussi infectée, d’avoir des rapports sexuels avec son frère.

Pour lui, la très forte influence des marabouts sur les comportements des talibés renforce considérablement les tabous et la stigmatisation des personnes infectées par le VIH.

Faire intervenir les marabouts pour prévenir la contamination

Ainsi la prostitution est illégale dans la ville sainte. «Les femmes et les hommes de cette ville ont des comportements à risque parce que la prostitution n'y est pas autorisée», a dit Dieng, qui a déploré que les prostituées clandestines ne soient pas suivies par le corps médical de Touba.

Les marabouts se sont très peu impliqués dans les programmes de prévention lancés dans la région de Touba en 1998 par les autorités nationales de lutte contre le sida, selon Dieng qui a affirmé qu’aucune campagne d’envergure n’avait été menée à Touba depuis sept ans.

«Il y a eu une vingtaine de campagnes de prévention dans la communauté rurale de Mbacke et une seule à Touba», a constaté Dieng, qui a dit vouloir désormais «actionner le levier maraboutique».

Soumises et pour la plupart analphabètes, les femmes de Touba prennent rarement des iniatives
«Les marabouts savent que le VIH existe et ils peuvent nous aider à sensibiliser les populations locales», a-t-il dit, ajoutant qu’il était pour l'instant presque impossible de faire de la prévention à Touba.

«Nous parlons de l'usage de préservatifs dans les couloirs, lors de conversations informelles mais jamais lors des grandes rencontres», a précisé Dieng.

Du coup, les populations à risque ne sont pas identifiées ni informées sur les moyens de se prémunir contre l’infection à VIH.

«Il est presque impossible de savoir à quel rythme se propage la maladie», a t-il dit.

Pour pallier ce manque d’informations, le district sanitaire de Touba a élaboré un plan d'action estimé à 100 millions de francs CFA (198 000 dollars). Mais le Conseil national de lutte contre le sida (CNLS), la structure chargée de coordonner la lutte contre le VIH au Sénégal, a rejeté ce plan.

«Alors que nous demandions 100 millions de francs pour la ville de Touba et 60 millions pour les autres départements, le CNLS nous propose seulement 20 millions pour toute la région de Diourbel», a expliqué Dieng.

Le docteur Ibra Ndoye, secrétaire exécutif du CNLS à Dakar, a reconnu que la requête du district sanitaire de Touba est trop élevée compte tenu des actions déjà entreprises par le CNLS dans les régions.

La politique nationale de lutte contre le VIH/SIDA est en cours de décentralisation dans les 11 régions du Sénégal, notamment dans les villes de Kaolack, de Ziguinchor et de Tambacounda considérées comme les plus à risque en raison de leur proximité avec des pays frontaliers beaucoup plus infectés comme la Guinée, le Mali ou la Guinée-Bissau.

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